Libérer le travail ou libérer les travailleurs ?

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arton3606Macron élu PDG de la société France a désigné son Premier ministre/directeur général et un conseil d’administration. Encore, dans un conseil de société anonyme le comité d’entreprise a le droit d’être présent mais là, aucun ministre dit de la « société civile » ne provient d’un syndicat de salariés. Rien que du DRH, du PDG, de l’auto-entrepreneur sans oublier les vieux routiers de la « politique », professionnels et carriéristes de la représentation, des mondes des affaires…  Et dans la campagne législative, sans parler même d’autogestion, les coopératives, les droits de contrôle et d’expression des travailleurs salariés ou non ne  sont pas au programme. Au programme il y a : « libérer le travail ». Qui pourrait s’opposer à la « liberté » en général? Nous quand cette liberté est celle du loup dans la bergerie.  Car « libérer le travail » signifie pour eux « libérer l’entreprise » (c’est-à-dire libérer les actionnaires et dirigeants des « contraintes » du droit social) et non libérer les travailleurs des contraintes du « marché libre ».  Transposons « travail » et « travailleurs » en « esclavage » et « esclaves » et imaginons un Macron en campagne sur le thème « libérer l’esclavage ».  Il apparaît bien que cela ne signifie pas « libérer les esclaves », bien au contraire. Car pour libérer les esclaves il a fallu une contrainte, une interdiction, des sanctions, bref: interdire l’esclavage. Et bien oui, le « travail » ne doit pas être libéré, il doit être contraint pour permettre justement la libération de celles et ceux qui  créent les richesses alors qu’aujourd’hui, de leur conception jusqu’à leur aboutissement elles leur échappent.

Macron-gattaz-1200x642Le macronisme social : plus un étatisme que de la démocratie sociale.

C’est à coup d’ordonnances que Macron/Philippe entendent mener la réforme du « marché du travail ». Le code du travail sera alors réformé, sorte de loi El Khomri jusqu’au bout, par décisions gouvernementales, le parlement ne devant juste qu’habiliter l’exécutif pour ce faire, puis ratifier. Mais dès la publication des décrets les nouvelles normes entreront en vigueur au fur et à mesure. Le détail (et l’on sait que le diable se trouve dans les détails) échappera au débat parlementaire. En la forme, un an après le 49-3 de Valls en 2016, c’est un nouveau coup d’Etat contre ce qui reste des conquêtes sociales.

Au fond, sur le contenu, il s’agit bien d’un dirigisme revenant aux « fondamentaux de l’étatisme jacobin »[1] réduisant d’en haut le nombre de branches, vidant les conventions collectives de branche de leur substance. En effet désormais la « démocratie sociale » sera réduite à une loi par entreprise (les accords d’entreprise pourront porter non seulement sur la durée du travail, mais aussi sur les salaires, les conditions de travail) sans les garanties (sauf quelques minima, et encore….) qu’apportent la loi et les conventions de branche. Modernité? Retour en réalité – avec mise au goût du jour – aux principes individualistes et libéraux du code civil napoléonien: « le contrat fait la loi entre les parties », peu importe l’inégalité économique, sociale, réelle. L’Etat – par sa justice, sa police, ses institutions « régaliennes » se porte garant de l’exécution des contrats sans tenir compte des rapports de domination. Suite, agonie et fin de l’ordre public social!

Du côté de la protection sociale, si le « paritarisme » tel qu’il est pratiqué aujourd’hui doit être revu, ce n’est pas – comme le proposait Macron dans sa campagne – en étatisant la sécurité sociale et l’assurance chômage, mais en rendant aux travailleurs le pouvoir dans ces organismes. Or, il n’est pas question de rétablir les élections à la sécurité sociale[2], ni aux conseils des prud’hommes.

Il n’est évidemment pas dans l’intention du gouvernement d’étendre les pouvoirs des institutions représentatives du personnel. Bien au contraire, il est question de permettre aux chefs d’entreprise de pouvoir regrouper en une seule instance les DP, CE, CHSCT dans les entreprises de plus de 300 salariés, sans avoir besoin – comme c’est le cas aujourd’hui – d’un accord avec les syndicats. Cela répond bien aux voeux du Medef[3].

L’individualisme concurrentiel

L’individualisme macronien, c’est faire de chaque travailleur son propre patron par l’ubérisation dans la compétition de tous contre tous. On ne travaille plus pour un patron, le patron c’est le « client » qui, insatisfait du service, rompt sans préavis ni indemnité. Et si le « service » est insatisfaisant, c’est le renvoi à la responsabilité (culpabilité!) individuelle et non aux défauts d’un système. Cette « fin du travail »[4], n’est pas – loin de là – la fin du travail aliéné ! Ce n’est pas la mise en place de cadres collectifs garantissant les droits et les libertés de chacun. On n’entend plus parler ne serait-ce que du « droit d’expression »[5].

L’extension du référendum d’entreprise ne sert qu’à reporter sur les travailleurs  – qui n’ont pas le pouvoir de décision sur la conduite des affaires – la responsabilité de décisions réduisant leurs salaires, voire leurs emplois[6]. La logique est celle du film Deux jours une nuit, dans lequel ce sont les salariés qui doivent choisir entre une prime et le maintien du contrat de travail d’une salariée de retour d’arrêt maladie[7].

La flexibilité, le temps partiel et le co-emploi, les contrats précaires, tout cela concourt à briser les solidarités, à faire que chaque travailleur (salarié ou indépendant) soit dans la lutte pour la survie de son contrat, de ses commandes. Comment dans ces conditions chacun peut disposer d’une certaine « tranquillité », celle qu’apporte la stabilité des contrats, et donc des collectifs de travail, condition nécessaire et indispensable pour penser le travail et l’entreprise en commun ?

***

« Si M. Macron veut libérer le travail, c’est seulement le travail mort, c’est-à-dire le capital ».[8] La société de Macron, c’est la soumission du travailleur, de la travailleuse au « marché (libre) du travail ». Or, c’est bien l’humain qui doit contraindre le travail. En effet, des alternatives peuvent surgir, comme le montrent les chauffeurs de taxi de la coopérative GESCOP[9]. Contraindre, c’est-à-dire limiter tant qu’il est nécessaire, le travail subi. Diminuer le temps de travail contraint pour donner du temps aux individus de se reposer, se cultiver, leur permettre avec leurs collectivités de contrôler, voire d’exercer le pouvoir, c’est toujours d’actualité.

[1] Guillaume Duval, « Emmanuel Macron tourne le dos à la social-démocratie », Alternatives économiques,  juin 2017.

[2] Voir sur notre site « les élections à la sécurité sociale une histoire ancienne »

[3] « Gattaz et le MEDEF : « des soviets partout ! »? »

[4] Jeremy Rifkin La fin du travail, La découverte, Paris, 1997.

[5] « Droit d’expression des salariés : une histoire encore d’actualité « 

[6] « Loi Travail : Que les salariés votent et décident, chiche »

[7] Deux jours, une nuit ? Jean-Pierre et Luc Dardenne, 2014.

[8] Thomas Coutrot, « Libérer le travail, vraiment? », Politis, 24 mai 2017.

[9] « comment une coopérative de taxis parisiens fait face à Uber G7 ou heetch » Le Monde du 27 mai 2017  . Voir aussi leur site  http://www.gescop.fr/

 

 

 

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