La classe ouvrière de Serbie dans la transition 1988-2013 (Goran Musić)

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GoranmusicCet ouvrage de la Fondation Rosa Luxemburg est essentiel pour comprendre les évolutions de la classe ouvrière de Serbie, pays d’Europe centrale ayant connu une trajectoire très particulière par rapport à ses voisins qui ont entamé la transition économique vers le capitalisme immédiatement après 1990. Particulière à deux titres : d’une part, la Serbie est un pays issu de l’ancienne Yougoslavie fédérale, d’autre part, cette dernière a été l’objet d’une expérimentation unique dans les pays du bloc « socialiste » : l’autogestion. S’il est évident pour nous que l’autogestion yougoslave ne peut être comprise comme étant pleine et entière, qu’elle a toujours été sous le contrôle du parti communiste et ce, dans ses multiples variantes au fil de ces quarante ans d’existence, il n’en reste pas moins vrai qu’elle a laissé des traces que l’on retrouvera quelques années plus tard dans la reprise en mains par les travailleurs de l’entreprise privatisée Jugoremedija.

Goran Musić rappelle les spécificités de la « propriété sociale » yougoslave différente de celle des autres pays de l’Est qui se résumait à une propriété d’État. Alors que dans de nombreux pays de l’Est la privatisation s’est déroulée en distribuant des coupons de propriété à la population, du fait du régime préexistant d’« autogestion » en Yougoslavie, des actions des entreprises ont souvent été données aux travailleurs. Si cette privatisation a été initiée par Slobodan Milošević dès les années 1980, le contexte politique d’isolement de la Serbie dans les années 1990 a conduit le pays à une profonde récession avec un PIB qui a chuté de 40 % entre 1989 et 1993. Ceci amènera Milošević à ralentir le rythme des privatisations. Fortement contesté à l’intérieur du pays par une opposition pro-occidentale qui dénonçait ses méthodes autoritaires, la classe ouvrière aura, dans un premier temps, tendance à le suivre, voyant toujours celui-ci comme un « communiste » d’autant qu’il a fortement ralenti le programme de privatisation pour garantir aux salariés différents filets de sécurité.

Durant les années 1990, les travailleurs ont donc régulièrement mis en veilleuse leurs revendications pour ne pas apparaître solidaires de l’opposition libérale, tout en sentant que les jours de Milošević étaient comptés. Cette phase a pris fin lors de la grève des travailleurs de la mine de Kolubara en octobre 2000 qui força le gouvernement Milošević à reconnaître la victoire de l’opposition à la dernière élection présidentielle, ouvrant la voie à un gouvernement pro-occidental et ouvertement néolibéral. C’est ainsi que la transition vers le capitalisme débutera en quelque sorte une dizaine d’années après celle des autres pays d’Europe centrale.

Si  les premières années post-Milošević ont permis une nouvelle croissance du PIB, elles ont aussi été celles de la désindustrialisation, celles durant lesquelles les entreprises étaient souvent vendues pour réaliser une opération immobilière. Ce modèle de développement non tenable sur le long terme a pris fin avec la crise économique mondiale de 2009. Goran Musić nous décrit une classe ouvrière profondément divisée entre ceux qui travaillent dans le secteur public (un tiers), ceux qui travaillent dans les nouveaux secteurs de service (banques, communication, commerce…), ceux qui travaillent dans de très petites entreprises ou dans le secteur informel et enfin ceux qui, dans les anciennes entreprises industrielles, sont directement menacés dans leur emploi. Si les années 2009-2010 ont été  celles de la recrudescence des grèves, celles-ci se sont souvent déroulées dans un contexte de désespoir immense.

Une mention toute particulière doit être faite concernant le cas de Jugoremedija basée à Zrenjanin dans la Voïvodine 1, entreprise pharmaceutique, ancienne joint-venture entre Hoechst AG, société allemande, et une entreprise locale. Dans le cadre d’une procédure de privatisation, l’État a cédé ses actions en septembre 2002 à un homme d’affaires douteux, Jovica Stefanović, appelé plus communément Nini. N’ayant pas la majorité des actions, celles-ci étant détenues majoritairement par des petits porteurs et des travailleurs de l’entreprise, celui-ci va prendre frauduleusement le contrôle de l’entreprise, l’endetter pour convertir ensuite cette dette en actions afin de devenir majoritaire. Il s’ensuivra une longue lutte ponctuée de grèves, de manifestations et de recours juridiques qui aboutira à l’éviction de Nini et à la nomination d’une nouvelle direction en mars 2007. Durant cette lutte, les intérêts des travailleurs et des petits actionnaires seront confondus, source d’une ambiguïté qui pèsera lourd par la suite. Mais le fait est que de 2007 à 2012, l’entreprise sera de facto gérée par un collectif de travailleurs tout en étant cotée à la bourse de Belgrade à partir de 2011 avant sa faillite l’année suivante.

L’auteur conclut qu’en dépit des défaites de ces dernières années, l’idéologie libérale arrive à son terme et ne manquera pas de laisser place à une nouvelle émergence de la classe salariée. Par l’intermédiaire des anciens syndicats ou par des initiatives autonomes ? L’auteur laisse ouverte les deux options. Il est vrai que la tentative récente de voir se former une coalition de gauche indépendante, Levi Samit Srbije, dans lequel sont présents des anciens de Jugoremedija telles que Milica Lupšor, semble confirmer cette perspective.

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Notes:

  1. La Voïvodine est une province autonome de la Serbie à la fois industrielle et ethniquement très diversifiée.
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