Une coopérative de patenteux – Québec

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patenteuxSi j’ai pu découvrir cette coopérative, c’est grâce à Laurent que j’ai rencontré à l’Accorderie (cf article à venir) qui y est aussi impliqué et qui m’a mis en contact avec Maxence Joseph, le directeur de l’Atelier la Patente. Mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire « Patente », « Patenteux » ? Maxence m’explique que c’est « une création », « une chose ». Donc celui qui créé, qui fait une chose, c’est un Patenteux. Pour rejoindre les locaux de la Patente, je traverse un bras du la rivière Saint-Charles et découvre un autre quartier de Québec, le Limoilou.

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Rencontre avec le directeur, économiste de formation

Fraîchement embauché, Maxence est le directeur de la Patente. Récemment diplômé en économie -plutôt hétérodoxe- il est l’un des fondateurs du « Mouvement étudiants québécois pour un enseignement pluraliste de l’économie », l’équivalent du « Peps » français, qui revendique un enseignement pluraliste de l’économie, c’est-à-dire pas seulement à partir d’auteur.e.s libéraux et néo-libéraux (vous savez la croissance, la loi de l’offre et de la demande, la maximisation du profit, l’homo economicus rationnel, etc…). Il existe aussi un réseau international est l’International Student Initiative for Pluralism in Economics. Après avoir fait connaissance et avoir eu quelques échanges sur notre position par rapport à l’économie libérale, hétérodoxe, nous finissons tout de même par nous concentrer sur l’objet de notre rencontre : l’Atelier la Patente.

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Une histoire d’artisan.e.s : partager pour réduire les coûts

A l’origine de l’Atelier la Patente, ce sont plusieurs retraité.e.s-artisan.e.s qui voulaient un atelier pour réduire leurs coûts. En effet, les formations aux métiers artisanaux sont trop souvent onéreuses et peu accessibles à tout le monde, l’accès à un local peu évident, les machines sont chères, et parfois dorment dans des garages ou qui ne trouvent plus d’endroits où reposer (des artisans retraité.e.s qui ne savent que faire de leur machine). En effet, les retraité.e.s- artisan.e.s ont souvent les machines, les compétences, mais pas toujours l’espace pour entreposer leurs machines.

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Pour toutes ces raisons, l’Atelier La Patente est créé, sous le statut de coopérative de solidarité (équivalent de nos Scic). Elle vise à proposer un local où les artisan.e.s peuvent venir travailler sur des machines qui sont mises à leur disposition, à bas coût. Il s’agit aussi de favoriser et faciliter la transmission de savoir-faire artisanaux, tout en ayant la possibilité de se former à des prix abordables. C’est également la possibilité de réseauter, même si le potentiel reste encore à développer sur ce point. La coopérative a pu commencer à exister grâce l’acquisition d’un local 1600m², aux dons et aux prêts de machines par des artisan.e.s, notamment des retraité.e.s. Maxence compare l’atelier aux Chambre des Métiers en France, mais à une échelle communautaire et au niveau d’un quartier, voire d’une ville, Québec.

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L’Atelier propose une cinquantaine de formations, dont certaines plus spécifiques sont à la demande. Pour utiliser l’atelier, faire une formation il faut être membre, dit « à vie » (il n’y pas besoin d’augmenter ses parts au fil des années). C’est un bénévole, Mario Roger, qui gère le cahier de formations : rédaction, vérification des savoirs, savoir-faire et compétences des formateur.trice.s. Pour utiliser les machines, les locaux, c’est 20 $ la journée (environ 13,6 €). Dans les ateliers classiques, c’est 20 $ de l’heure. Vous voyez la différence. En effet, ces entreprises cherchent à faire du profit ce qui augmente les coûts pour les artisan.e.s. Les formations peuvent se faire en une seule fois à raison de 3 à 5 heures de formation, ou bien sur 5 séances. Elles peuvent parfois être gratuites, mais globalement elles coûtent entre 20$ à 150$ : tout dépend de la formation, du nombre d’heures, du matériel utilisé, du statut du.de la formateur.trice (bénévole ou rémunéré.e). Elles vont de la création de boucle d’oreille, en passant par la soudure, la rénovation de maison, la rénovation de meubles, le tricot, le tissage ou encore la création de luminaires, jusqu’à la couture, le travail du cuir. C’est très varié ! La Patente se caractérise par la richesse de ses savoir-faire artisanaux. Il faut savoir que les formations et les métiers développés sont liés aussi à la possession des machines le permettant. Aussi, Maxence a dans l’idée de développer la poterie à la Patente puisque la coopérative possède un four céramique.

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La Patente est divisée en plusieurs ateliers thématiques : une salle pour tout ce qui est électronique et informatique, une salle pour le numérique, la sérigraphie et le tissage, une salle pour la couture avec des machines à coudre d’antan solides comme du roc et qui ne chauffent pas (!), une salle pour travailler le bois et enfin une pour travailler le fer. Il y a même un placard où fermente de la bière fabriqué à La Patente. Ensuite, d’autres espaces servent d’entrepôts ou sont loués à d’autres organisations, notamment une pour Vélocentrix, une autre pour Tour Ludovica. En somme, des organisations qui partagent des valeurs de solidarité et l’idée de récupération.

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Une organisation principalement bénévole pour assurer l’accès à des formations abordables

Il y a actuellement 2 employés : Maxence, le directeur de la coopérative et Mario, qui est responsable des ateliers et chargé de l’entretien des machines. Le reste des activités est assuré par des bénévoles. En sus, ce sont 3 500 heures de bénévolats qui sont données chaque année. Il y a notamment une personne qui assure la surveillance de l’Atelier de 9h à 21h chaque jour, et de 9h à 17h en semaine, soit au total 3 200 heures pour l’accueil. Une autre personne est chargée de travailler sur le cahier des formations et de vérifier les savoir-faire des personnes qui proposent des formations (attention, il ne s’agit pas de vérifier le diplôme ! C’est plutôt un lien de confiance qui est recherché). Il y a 2 à 4 nouveaux membres par semaine, qui viennent notamment pour les formations. Aussi, ce ne sont pas nécessairement des membres qui vont s’impliquer dans la vie de la coopérative. Aujourd’hui, en réalité, Maxence compte 35/40 membres actifs et réguliers.

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Le coût des formations reste limité grâce à l’activité bénévole d’artisans compétents qui acceptent de transmettre leurs compétences. C’est un peu une forme de compagnonnage à l’ancienne, mais dans un cadre coopératif que La Patente a développé. En effet, ce sont principalement des personnes expérimentées, voire même souvent retraitées qui vont assurer les activités de formation. Les jeunes qui viennent à l’atelier, le plus souvent pour se former ont entre 16 et 34 ans. Ceux qui donnent les formations ont entre 50 et 60 ans. Néanmoins, certaines formations sont rémunérées, depuis qu’il a été constaté que ces formateur.trice.s prenaient sur leur temps, notamment en tant qu’artisan.e au détriment de leur activité rémunérée, et leurs revenus en pâtissaient. Les contraintes ne sont évidemment pas les mêmes quand on est retraité : leur revenu est déjà assuré d’une certaine manière. L’équilibre économique sur les formations n’est pas évident à trouver. C’est pourquoi, ces formations sont un peu plus onéreuses. Cela nécessite de rassembler au minimum 6 personnes.

Une démocratie complexe avec des membres consommateur.trice.s à la carte

Coopérative de solidarité, il y a deux types de membres : les producteur.trice.s – soutien qui souhaitent donner plus ; les consommateur.trice.s-utilisateur.trice.s, qui souhaitent se former et/ou utiliser les machines, les locaux. Pour devenir membre, il faut acheter 3 parts à 10 $ chacune, soit un total de 30 $ (environ 20,5 euros). Actuellement, la coopérative compte 426 membres. Pour commencer, chaque membre, pour des raisons évidentes, doit suivre une formation de sécurité. C’est pourquoi en sus de l’achat de parts sociales, il faut payer le coût de cette formation, fixé à 17 $ (environ 11,6 €).

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Durant la dernière Assemblée Générale, peu de membres étaient présents. La motivation de participation à la démocratie de la coopérative reste ainsi à construire. La difficulté étant la diversité des membres, notamment ceux et celles qui ne viennent que pour une formation. C’est l’un des enjeux auxquels l’Atelier doit faire face.

Le Conseil d’Administration fonctionne jusqu’ici par coopération des membres. En théorie actuellement, il y a 7 membres, en réalité, 4 sont réellement actifs : c’est pourquoi un appel à candidatures a récemment été lancé.

Afin de refléter la diversité des différentes parties prenantes, le CA est composé de la manière suivante : 1 siège est réservé à chaque entreprise qui loue un espace à la Patente (Vélocentrix et Tour Ludovica), et 5 sont réservés à la Patente. Maxence siège, non pas en tant que membre, mais pour informer les membres de l’état des activités de la coopérative. Il n’a pas le droit de vote.

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Un équivalent en France ?

En rencontrant cette coopérative un peu particulière, je me suis demandée si un équivalent existait en France. Je n’en connais pas. Mais peut-être vous lecteur.trice de cet article connaissez-vous une initiative similaire ? A vous lire ! Ce partage de matériel, ces liens intergénérationnels caractérisent La Patente. Il me semble que c’est une expérience qui mérite notre attention. Y compris, au niveau des Coopératives d’Activités et d’Emploi, il me semble que le partage d’un local entre plusieurs artisans de Coopaname semble à mettre en lien. Une autre initiative que je vais aborder dans un autre article constitue en la bibliothèque d’outils : plutôt que d’acheter toujours de nouveau outil, il s’agit de pouvoir en emprunter le temps de faire son bricolage dans une bibliothèque. Article à venir !

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PS : Merci à Maxence d’avoir pris le temps d’échanger avec moi et pour sa relecture attentive !

Article original : https://itinerancescooperatives.wordpress.com/2016/10/12/une-cooperative-de-patenteux/

 

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À propos de Justine Ballon

Doctorante en économie au Ladyss, en Convention Industrielle de Formation par la Recherche à Coopaname
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