« Occuper, résister, produire » : la préface

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ruggeri-couvLa version française du livre « Occuper, résister, produire, Autogestion ouvrière et entreprises récupérées en Argentine » sort aujourd’hui en librairie. Ecrit par Andrés Ruggeri, anthropologue et sociologue à l’Université de Buenos Aires. Andrés coordonne le programme Facultad Abierta qui conseille les entreprises récupérées.

La version française de ce livre – traduit aussi en italien et en grec – a été réalisée en partenariat avec l’Association Autogestion. Nous remercions les Editions Syllepse de nous autoriser à publier la préface de Richard Neuville et Nils Solari qui présente ce livre.

« ¡Que se vayan todos ! », qu’ils s’en aillent tous ! La clameur du peuple argentin, qui s’était traduite par l’explosion sociale des 19 et 20 décembre 2001, latente du fait d’une crise larvée après des années de l’imposition du consensus de Washington, est aujourd’hui encore un souvenir retentissant, ayant marqué dans les esprits l’échec cinglant des politiques néolibérales en Amérique latine.

Cette crise, qui avait précipité des milliers de gens dans la misère (près de la moitié de la population s’est retrouvée sous le seuil de pauvreté), avait également suscité de nombreuses réactions populaires, caractérisées par le renforcement des mouvements piqueteros, l’émergence d’assemblées de quartiers, la création de jardins communautaires ou encore le développement du troc et des monnaies complémentaires… Parmi ces initiatives, les entreprises récupérées par leurs travailleurs (ERT) restent plus de dix ans après, un des derniers témoins, devenu symbole, de cette époque difficile.

Effectivement, le phénomène de récupération d’entreprises par les travailleurs en Argentine n’est pas qu’un lointain souvenir de la crise de 2001 : il s’est ancré durablement dans la réalité de la classe ouvrière de ce pays. En perdurant, le phénomène est devenu « processus » au sens de « modalité réitérée d’action des ouvriers » comme l’atteste de nouveau la dernière enquête de l’université de Buenos Aires. Alors que la plupart des ERT de la première période (2001‑2003) se maintiennent et continuent de produire sous gestion ouvrière, les récupérations se poursuivent.

Largement diffusée les premières années autour de quelques expériences médiatisées, la réalité de ce processus est finalement peu connue dans ses fondements mêmes et dans ses pratiques au‑delà de l’Amérique du sud. C’est tout l’intérêt du travail d’Andrés Ruggeri de donner à voir cette réalité.

Ce livre, publié à l’origine en Argentine sous le titre ¿Qué son la empresas recuperadas ? (« Que sont les entreprises récupérées ? »), dans le cadre d’une collection portant sur l’« économie des travailleurs », a pour vocation de revenir sur l’expérience accumulée après plus de dix ans de fonctionnement de ces entreprises atypiques. Traduit aujourd’hui simultanément en trois langues (français, italien et grec), il livre une série de clefs nécessaires à la compréhension de ce phénomène si particulier que l’on appelle la « récupération » d’entreprise.

L’ouvrage prend sa source dans le remarquable travail de recherche mené par l’équipe Facultad Abierta de l’Université de Buenos Aires, dirigée par Andrés Ruggeri. Loin d’une proposition académique frileuse, cette équipe a d’emblée endossé une posture de « construction collective de l’autogestion ouvrière » aux côtés des ouvriers des ERT, en implantant par exemple, un centre de documentation réunissant tout ce qui s’écrit sur le phénomène, au sein de l’une de ces entreprises, l’imprimerie Chilavert. Mais cette posture épistémologique atypique, voire déconcertante pour nombre de cercles universitaires, français comme étrangers, n’a pourtant rien de peu rigoureuse, au contraire. Après quatre recensements d’entreprises récupérées (2002, 2004, 2009-2010, 2013) impliquant une centaine de chercheurs et d’étudiants provenant principalement de l’anthropologie et de la sociologie politique, et articulant nombre d’aspects qualitatifs et quantitatifs, l’équipe de Facultad Abierta s’affirme indubitablement comme le programme de recherche le plus sérieux et le plus fourni sur la question des ERT.

Loin de verser dans une vision romantique ou dans le travers militant consistant à faire des acteurs de ces entreprises la nouvelle avant‑garde révolutionnaire qu’ils n’ont jamais cherché à incarner, Andrés Ruggeri et son équipe Facultad Abierta livrent ici une vision distanciée du phénomène, en présentant à la fois ses conquêtes et ses réussites, mais surtout, sans oublier d’énoncer l’ensemble des contraintes et des contradictions qui le traversent. Un tel bilan permet d’ouvrir le regard sur ce qui reste à accomplir et à obtenir pour ces entreprises, que ce soit en matière juridique, économique, financière… Mais il permet également de décrire le parcours de ces expériences argentines – sur plus de dix ans, rappelons-le - et ainsi, de constituer une source d’inspiration pour d’autres situations, qu’elles soient latino‑américaines ou pourquoi pas, européennes.

En effet, le phénomène de récupération d’entreprises est non seulement loin d’être un épisode éphémère, il est aussi susceptible d’essaimer, pour reprendre une terminologie plus apparentée au domaine de l’économie classique. Car bien qu’elles ne soient pas aussi nombreuses qu’en Argentine, on dénombre aussi des ERT dans d’autres pays de la région : au Brésil, en Uruguay, au Venezuela… Les ouvrières et ouvriers argentins ont ainsi démontré que la logique financière, conduisant ça et là à la fermeture d’entreprises, n’est pas toujours une fatalité ou inéluctable et mieux, qu’elle est susceptible parfois d’être contrecarrée. Ils ont prouvé que la solidarité et la ténacité sont capables de freiner la voracité de la doctrine néolibérale, y compris jusqu’à questionner la sacrosainte propriété privée. Par là même, leur exemple a fini par traverser les océans, comme en témoigne aujourd’hui l’apparition d’ERT en Europe, telles que Vio.me en Grèce ou Rimaflow en Italie.

En France, l’exemple le plus brillant est peut être celui des Fralib, ces travailleurs d’une ancienne filiale de la multinationale Unilever qui depuis le début de l’année 2015, commercialisent enfin leur propres thés et infusions, après plus de trois ans d’occupation de leur usine et au terme d’une bataille juridique et psychologique acharnée. Les Fralib justement, n’ont pas hésité un instant à accueillir Andrés Ruggeri et tout un réseau de chercheurs et militants de l’autogestion, lors de la « Première rencontre européenne de l’économie des travailleurs », en janvier 2014.

Initiées en 2007 par Facultad Abierta dans un cadre latino-américain, ces rencontres à vocation internationale sont conçues avant tout comme des espaces de débat et d’articulation entre des travailleurs, des chercheurs et des militants sociaux et politiques, autour des problématiques qui concernent les luttes des travailleurs pour l’autogestion

Ayant émergé comme des réactions spontanées face à la crainte du chômage et de la misère, les ERT ont assez vite réalisé la nécessité de se regrouper entre‑elles et par branche professionnelle, sans trop pouvoir compter - au moins en Argentine - sur l’aide de l’État ou des syndicats. Les rencontres internationales de l’économie des travailleurs sont donc issues de cette même nécessité, d’échange et de réciprocité, dans le partage et la transmission d’expérience. Car les mouvements de reprise d’entreprises se déploient non seulement dans la pratique, mais ils sont également porteurs de théorie. S’ils constituent un champ de recherche et d’observation relativement récent, celui‑ci s’appuie avant tout sur une lutte quotidienne des travailleurs. Il est donc essentiel d’articuler les pratiques des entreprises récupérées et les apports des chercheurs. Il appartient ensuite de pouvoir diffuser le fruit de ces échanges et réflexions, et cette première traduction en porte le signe.

Car, plus largement, si les expériences de récupération ou de reprise d’entreprises semblent rencontrer un écho de plus en plus retentissant, c’est aussi car elles entrent en résonance avec les mutations du capitalisme financier, dans sa phase néolibérale et globalisée. Si l’on avait commencé par craindre l’incidence de la destruction des bassins d’emploi, produit des délocalisations, on voit aujourd’hui -et notamment depuis les krachs de 2007 et 2008-  que la « crise » apparaît davantage comme un mode de gouvernance propre au capitalisme, que comme une simple circonstance conjoncturelle. La menace de la perte de son emploi, ou de la « mise à mort du travail », si elle ne s’accompagne pas d’un renouveau des façons d’en concevoir le sens, laisse de plus en plus peser sur chacun de nous, la crainte de se retrouver un jour sans rien. La création d’une véritable économie pour et par les travailleurs, comme en appelle de ses vœux Andrés Ruggeri, est donc aujourd’hui plus que jamais, d’une brûlante actualité. Elle est d’ailleurs, peut‑être, l’une des conditions indépassable pour le maintien du « vivre ensemble » et esquisse des potentialités dans une perspective de construction d’alternatives à la crise du capitalisme mondialisé. L’autogestion et la récupération des entreprises constituent également une alternative pour garantir les droits et les intérêts des travailleur·ses face à la logique capitaliste, qui aliène et continue d’exploiter, toujours plus.

Pages : 190 pages
Format : 150 x 210
ISBN : 978-2-84950-460-4

Le livre sur le site des Editions Syllepse : http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_37_iprod_631-occuper-resister-produire.html

Une note de lecture de Didier Epsztajn : https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2015/04/09/des-travailleurs-et-des-travailleuses-sont-aujourdhui-en-train-decrire-dans-la-realite-concrete-contre-vents-et-marees-une-page-de-lhistoire-de-autogestion/

La fiche du livre

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